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CIV/ Wattao l’insubmersible«Ni un illettré ni au vaurien»« Saa bélébél黫 gros serpent»en bambara / "L’armée ivoirienne en crise de la mutinerie de 1990 au coup d’Etat de 1999 les problèmes non résolus du service militaire, de la pauvreté...

Spécial CIV/ Wattao l’insubmersible«Ni un illettré ni au vaurien»« Saa bélébél黫 gros serpent»en bambara / "L’armée ivoirienne en crise de la mutinerie de 1990 au coup d’Etat de 1999 les problèmes non résolus du service militaire, de la pauvreté...

 

On l’avait dit fini, condamné au silence et à la disgrâce alors qu’il avait été l’un des maîtres du Nord. Mais le controversé Issiaka Ouattara n’est pas homme à se laisser oublier. Nommé fin janvier à la tête de la Garde républicaine, il est redevenu l’un des piliers de l’armée.

Il est sans doute le chef militaire le plus connu des ex-Forces nouvelles. À la tête de la zone Vavoua-Séguéla, il a été pendant près d’une décennie l’un des maîtres du Nord. Un comzone que sa carrure imposante (1,90 m), ses fières dents du bonheur et ses multiples frasques ont rapidement fait connaître hors de l’ancienne rébellion. Longtemps, Issiaka Ouattara – dit Wattao – a même fait le bonheur des médias.

Il était partout : en interview dans la presse locale, dans un long reportage diffusé à la télévision française, à la une du magazine people ivoirien Life avec son husky… Mais, depuis trois ans, l’homme se faisait discret, respectant ainsi les consignes des plus hautes autorités de l’État, que ses sorties médiatiques avaient fini par exaspérer. Si bien qu’en ce début de février il a fallu batailler ferme pour le rencontrer, et promettre de respecter son « devoir de réserve ».

« Ni un illettré ni au vaurien » / Tenue de sport, cigarette aux lèvres et café à la main, Wattao, 47 ans, reçoit dans sa résidence de Marcory, une commune aisée d’Abidjan. L’endroit est cossu, mais un tantinet décati. Un invraisemblable fatras encombre son salon. Sur les murs, les photos de ses huit enfants, de lui posant avec son « frère » Guillaume Soro, de lui avec le président Ouattara, qu’il promet d’« accompagner jusqu’au bout ».

Les jeunes ne l’ont pas tous connu mais ont tous entendu parler de lui. »

Dehors, dans la cour, ses dix chiens ne cessent d’aboyer, tout comme ses téléphones portables ne cessent de sonner. On passe lui montrer des casques, les nouvelles tenues de sport pour les soldats, on vient « lui faire un bisou » et discuter scolarité des enfants… Famille, collaborateurs, amis… Le va-et-vient est incessant. C’est qu’en ce début de 2017 Wattao est revenu sur le devant de la scène. Le 27 janvier, alors que beaucoup le pensaient mis à l’écart, il a été propulsé à la tête de la Garde républicaine. Mais ces dernières années ne furent pas linéaires.

Une image de mauvais élève / En 2011, comme les autres chefs rebelles, il avait été nommé au sein de l’armée régulière. Il fut d’abord commandant en second de la Garde républicaine, puis, en 2013, commandant adjoint du Centre de coordination des opérations décisionnelles (CCDO), une force mixte de près de 800 hommes, bien équipée, chargée de sécuriser Abidjan. Mais, un an plus tard, il était débarqué et envoyé à l’Académie royale militaire de Meknès, au Maroc. À l’époque, les médias avaient abondamment glosé sur sa « descente aux enfers ».

Cette période, il se plaît aujourd’hui à la commenter, copies d’examens en main : 18 sur 20, 19 sur 20… « Ma pire note a été un 14 sur 20, sur les blindés. Pas vraiment mon domaine, sourit-il. Au début, les gens ont dit qu’on avait voulu m’éloigner. Mais à toute chose malheur est bon. Cette formation est tombée à pic pour moi. J’en avais besoin pour me mettre à niveau. Pour montrer que, contrairement à ce qu’ils pensent, nous ne sommes pas tous des illettrés et des vauriens. » Car s’il est une chose que Wattao relève souvent, c’est cette condescendance que l’on n’a pas toujours soin de lui cacher dans les cercles du pouvoir. À Abidjan, nombreux sont ceux qui se sont résolus à composer avec lui, qui redoutent l’influence qu’il a conservée sur la troupe, mais qui regrettent que son parcours ne renvoie pas l’image d’une armée professionnalisée.

Les ex-rebelles délaissés ? / En 2015, après dix mois passés au Maroc, Wattao rentre au pays sans tambour ni trompette. L’heure est à la marginalisation lente mais progressive des ex-rebelles. Certains de ses anciens compagnons d’armes sont épinglés par la justice (lire ci-dessous). Lui est controversé et semble tombé en disgrâce. Un ancien cadre politique de la rébellion raconte : « On avait l’impression que beaucoup de ministres ou barons du RDR [Rassemblement des républicains, au pouvoir] avaient oublié qu’on avait contribué à les mettre au pouvoir.

Certains allaient jusqu’à dire qu’ils n’avaient de reconnaissance qu’envers Ouattara et Bédié. Pour les petits qui ont combattu, ce genre de sorties a été très mal perçu. On n’efface pas dix ans d’un simple coup d’essuie-glace ! » Mais notre interlocuteur, pas plus que Wattao lors du long entretien qu’il nous a accordé, ne se risquera pas à critiquer le chef de l’État. Bien au contraire.

Pour l’ancien comzone, tout s’accélère début janvier 2017. Des mutineries éclatent à Bouaké, Korhogo, Daloa et Abidjan. Des soldats réclament le paiement de primes et des meilleures conditions de vie. C’est le ministre de la Défense, Alain-Richard Donwahi, qui est envoyé à Bouaké pour négocier avec les mutins. Surprise : Wattao l’accompagne. « C’est sûr qu’il jouit encore d’une aura au sein de cette armée dans l’armée qu’est l’ancienne rébellion, explique un expert militaire français. Les jeunes ne l’ont pas tous connu mais ont tous entendu parler de lui. »

Promu par Ouattara / « Quand on est arrivés, les jeunes étaient très virulents. Beaucoup se sentaient abandonnés. Je leur ai dit que lorsque l’on aime son pays, on ne doit pas faire cela, que l’on ne fait que renforcer ses ennemis », se souvient l’ancien mutin… Donwahi, continue-t-il, n’a pas été pris en otage, contrairement à ce qui s’est dit. « Il y a eu quelques excités, manipulés par des personnes qui voulaient faire capoter les négociations, mais c’est tout. »

On avait compris que Gbagbo se maintiendrait au pouvoir même si une majorité de la population ne l’avait pas choisi. »

Il tient au passage à saluer le mérite de Donwahi : « Ce n’était pas facile pour un civil d’aller discuter avec ces éléments. Mais, à la différence de beaucoup de politiques, il est ouvert à la discussion. Je suis sûr que l’on pourra travailler en bonne intelligence avec lui. » Dans la foulée, Alassane Ouattara accède aux revendications des mutins, et des têtes tombent dans la hiérarchie militaire. Trois semaines plus tard, certains anciens comzones sont promus. Wattao, lui, hérite de la Garde républicaine.

Un proche de Soro / Cette nomination, il la prend « un peu comme une récompense », lui qui semble être en quête permanente de reconnaissance et qui paraît avoir sans cesse le besoin de prouver qu’il est « capable ». Et que pense-t-il de ces rumeurs qui ont parfois vu la main de Guillaume Soro derrière la grogne des militaires (l’ancien chef de la rébellion était alors en pleine campagne pour sa réélection à la tête de l’Assemblée nationale) ? Soro aurait-il pu chercher à mettre en garde le chef de l’État s’il choisissait de ne pas le soutenir ? Les deux hommes sont très proches, surtout depuis qu’un attentat a visé l’avion de Soro, le 29 juin 2007 (ce jour-là, c’est Wattao qui l’avait sorti de l’appareil), et l’hypothèse fait rire l’ancien comzone.

« Ce sont des sottises ! Mais c’est toujours comme ça aujourd’hui : même celui qui se fait gifler par sa femme dit que c’est la faute de Guillaume Soro. Il faut trouver un bouc émissaire, alors que l’on ferait mieux de se concentrer sur les vrais problèmes, sur les causes réelles de ces mutineries et sur le mal-être des soldats qui dure depuis les années 1990. » De fait, les répliques du mouvement de colère du 6 janvier ont touché successivement les différents corps de l’armée. Le 7 février, ce sont les forces spéciales, un corps d’élite, qui se sont soulevées à Adiaké (Est) pour réclamer « leur dû ».

Apprenti mécanicien / Wattao s’y connaît en mutineries… Pour ce Koulango originaire de Doropo, une commune située dans l’extrême nord-est du pays, l’histoire démarre très tôt. Sa famille est nombreuse et modeste. Le père est commerçant, et les visiteurs se pressent dans la cour familiale. Parmi eux, des gendarmes, dont le jeune Issiaka admire les képis. Très vite, il veut devenir comme eux. École coranique, puis « école des Blancs » à Agboville. Il s’arrête en cinquième, contre l’avis du paternel, parce qu’il veut contribuer à l’effort familial. Il apprend donc la mécanique et, en 1986, grâce à un ami, il est recruté dans un garage militaire à Abidjan. À 18 ans, il effectue son service militaire. « À l’époque, raconte-t-il, cela durait un peu moins de deux ans. À la fin, beaucoup demandaient à rester dans l’armée, mais seuls ceux qui avaient des parents bien placés et des relations y parvenaient. »

Engagé après la mutinerie de 1990 / En 1990, ceux qui sont renvoyés à la vie civile exigent d’être engagés. C’est la première mutinerie de Wattao. « Pour nous, les enfants de pauvres, c’était notre seule chance d’entrer dans l’armée. » Félix Houphouët-Boigny a 85 ans, il cède. Tous ou presque sont engagés. Issiaka Ouattara devient fantassin et découvre le judo, « pour calmer [son] tempérament de bagarreur ».  Son entraîneur à la Société omnisports de l’armée est japonais et ne parvient pas à prononcer correctement son nom de famille. Ce sera donc « Wattao ». Dans l’armée, l’intégration de tous ces jeunes prend du temps, et la guerre de succession qui s’ouvre après la mort du Vieux et qui oppose Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara pourrit l’atmosphère.

En 1999, Wattao participe à la grogne des soldats ivoiriens de la mission de l’ONU en Centrafrique (Minurca), qui, de retour en Côte d’Ivoire, réclament le paiement de primes impayées et d’arriérés de soldes. Déjà. L’un des principaux meneurs du mouvement est un certain Ibrahim Coulibaly, dit IB, un sergent alors affecté à la garde personnelle de plusieurs personnalités, dont celle des enfants du Premier ministre, Alassane Ouattara, au début des années 1990.

Prisonnier du régime de Robert Gueï / Devenu président, Bédié sous-estime la colère. La mutinerie se transforme en coup d’État, et Robert Gueï prend le pouvoir. Wattao fait partie de sa garde rapprochée. Mais lorsqu’il apparaît clairement que Gueï entend s’éterniser, « c’est la discorde ». Nommé attaché militaire au Canada, IB est écarté. Suspectés de vouloir faire tomber Gueï, Wattao et ses camarades sont arrêtés.

« Pour eux, IB a failli en préférant partir au Canada et en les laissant derrière eux », analyse un observateur d’une époque dont Wattao se souvient avec amertume. « J’ai fait deux mois de prison au camp militaire d’Akouédo, à la Poudrière.

Deux mois pendant lesquels j’ai été humilié et torturé. Beaucoup de nos camarades sont morts à ce moment-là, et j’en ai gardé des séquelles physiques, dit-il en exhibant ses cicatrices. Je me suis promis que plus personne ne s’amuserait jamais avec ma vie. » C’est à cette époque aussi, sous la présidence de Gueï, qu’il rencontre Guillaume Soro : « C’était un soir à Marcory, à la Pâtisserie abidjanaise. Tout le monde le connaissait : il avait été le leader de la Fesci [syndicat étudiant], il était bouillant et j’admirais son courage. On a échangé nos numéros et on est restés en contact. »

Leader rebelle sous Gbagbo / L’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir change définitivement la donne. Ce dernier ne fait pas confiance au groupe d’anciens officiers formés par Wattao et ses camarades qu’il accuse – à raison – d’avoir participé à une première tentative de coup d’État en 2001. Avec d’autres compagnons d’armes visés par la justice militaire, il s’exile au Burkina. C’est là que la future rébellion est créée.

« On avait vu dans quelles conditions Gbagbo avait été élu [les candidatures de Bédié et de Ouattara avaient été invalidées] et compris qu’il se maintiendrait au pouvoir même si une majorité de la population ne l’avait pas choisi, se justifie Wattao. On savait que nos parents nordistes allaient continuer à souffrir, à être stigmatisés, et parfois tués. »

La Côte d’Ivoire sombre alors dans la violence. En septembre 2002, le pays est coupé en deux. La rébellion fomentée depuis Ouaga par d’anciens officiers plusieurs fois mutins, comme Wattao, a échoué à prendre le pouvoir et fait de Bouaké son fief. « Au début, se souvient l’un d’entre eux, on était à peine une cinquantaine. »  Deux leaders émergent : IB et Soro. « On n’a pas mis longtemps à choisir entre celui qui était avec nous sur le terrain et celui qui était à l’étranger [IB est plusieurs fois contraint à l’exil, en Europe mais aussi au Bénin et au Ghana] », poursuit notre source, toujours proche de Wattao.

Accusé par Amnesty International / Sur le terrain, justement, la violence empire, et les rapports accablants des ONG se succèdent. Et il en est un sur lequel Wattao a plusieurs fois été interpellé : celui dans lequel Amnesty International dénonce notamment « l’exécution sommaire d’une soixantaine de gendarmes par des éléments armés du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire [MPCI, un des mouvements rebelles] », à Bouaké, en octobre 2002.

Au moment des faits, Wattao était, avec Chérif Ousmane, l’un des maîtres de la ville. Selon plusieurs témoignages, les gendarmes étaient désarmés, mais Wattao a toujours démenti par voie de presse, affirmant que le MPCI avait eu affaire à des hommes en armes. Autre dossier dans lequel son nom revient fréquemment, celui du fameux casse de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), à Bouaké, en 2003.

À l’entendre, il n’a là non plus joué aucun rôle, même si des témoins avaient à l’époque raconté dans la presse qu’il était sur place. Pas forcément parmi les braqueurs, mais il n’aurait rien fait pour les arrêter.

« Gros serpent » / À Bouaké, Wattao dirige le bataillon Anaconda, puis devient chef d’état-major adjoint des Forces armées des FN, autrement dit la branche armée de la rébellion. Quand Zacharia Koné est limogé, en 2008, il le remplace en tant que comzone de la zone Centre-Ouest. C’est de cette région qu’il mènera, en 2011, en pleine crise postélectorale, l’une des offensives sur Abidjan. Et, le 11 avril de cette même année, quand Gbagbo tombe, c’est Wattao que l’on voit lui enfiler une chemise aux couleurs chatoyantes sous les flashs des appareils photo et l’œil des caméras.

Quinze ans après le début de la rébellion, droit dans ses bottes, « Saa bélébélé » (« gros serpent », en bambara, un autre de ses nombreux surnoms) dit ne pas avoir de regrets malgré les années de guerre et les nombreux morts. Il pense que, « à ce moment-là et dans ce contexte-là », il n’avait pas d’autre choix que de prendre les armes. Pourrait-il être tenté par la politique ? « Non, rétorque-t-il. Chacun sa place. » Lui qui a la réputation d’être un bon vivant et d’aller volontiers se détendre dans la villa qu’il a, comme tant d’autres, achetée à Assinie, dit n’avoir plus qu’une hâte : prendre sa retraite et aller s’occuper de ses champs. En attendant, le voici devenu l’un des hommes les plus puissants de l’armée. Sera-t-il à la hauteur ?  Haby / Publié le 20 février 2017 à 07h58 / Par Haby Niakate - à Abidjan www.jeuneafrique.com/

http://www.jeuneafrique.com/mag/402643/politique/cote-divoire-wattao-linsubmersiblehttp://www.jeuneafrique.com/mag/402643/politique/cote-divoire-wattao-linsubmersible/

À LIRE AUSSI : L’armée ivoirienne en crise : De la mutinerie de 1990 au coup d’Etat de 1999 /Les problèmes non résolus du service militaire, de la pauvreté des soldats, de l’indiscipline, du non respect politique du tableau d’avancement, des tensions ethniques...

Résultat de recherche d'images pour "l'armée ivoirienne en 1990""Le Père de Nation Ivoirienne a mis  une armée de format réduit, convenablement équipée, dont les soldats jouissaient de certains privilèges qui lui a valu l’appellation d’« armée suisse d’Afrique » en raison du pacifisme de  Felix Houphouët BOIGNY. Si les soldats du rang devaient donner leur « sueur pour le développement » du pays, les cadres militaires quant à eux, associés à la gestion de la chose publique. Les officiers avaient vocation à participer à l’administration de la nation et à assumer des postes civils de responsabilité. Les problèmes non résolus du service militaire, de la pauvreté des soldats, de l’indiscipline, du non respect politique du tableau d’avancement, des tensions ethniques réactivées par la concurrence multipartisane, de la contestation par les jeunes militaires de l’ordre politique, sont les raisons qui ont déstructuré l’armée ivoirienne. Depuis 1990, les soldats sont « en révolte » parce que l’armée elle-même est « en désordre » malgré les tentatives de construire une « nouvelle armée » ivoirienne... 

L’armée ivoirienne en crise : De la mutinerie de 1990 au coup d’Etat de 1999 / Une armée marginalisée par le compromis houphouëtiste

Depuis 1990, les soldats sont « en révolte » parce que l’armée elle-même est « en désordre » malgré les tentatives de construire une « nouvelle armée » ivoirienne. Comprendre la crise de l’armée ivoirienne implique un retour en arrière sur la manière dont le problème de la violence fut réglé sous Félix Houphouët-Boigny. La société ivoirienne est restée stable, malgré les contradictions qui la traversaient en profondeur, parce qu’elle reposait sur l’ouverture vers l’extérieur, sur le système du « grilleur d’arachides » et sur la gestion inclusive de la diversité sociale. Il faut ajouter à ces trois paramètres un quatrième qui rend compte de la logique spécifique de la mise en forme de la violence en Côte d’Ivoire. Au fond, la répression des « complots imaginaires » de 1962 et de 1963 a provoqué, comme par défaut, le monopole de la violence instrumentale par la marginalisation des structures de coercition et par la mise au pas d’une jeunesse tumultueuse et contestatrice. 

L’armée ne fut, à aucun moment, un acteur essentiel de l’action politique conduite par le président Félix Houphouët-Boigny. Il s’en servit lors des crises politiques du Sanwi et du Guébié en évitant, cependant, d’en faire un des piliers de son régime. Certains observateurs en conclurent qu’il se méfiait de l’armée au point de prendre le parti d’une paupérisation de l’outil militaire après avoir confié la défense de son pays à l’ancienne puissance coloniale. En fait, il mit en place une armée de format réduit, convenablement équipée, dont les soldats jouissaient de certains privilèges qui lui a valu l’appellation d’« armée suisse d’Afrique » en raison du pacifisme affiché de son chef suprême et des conditions matérielles de vie qui étaient les siennes. 

Si les soldats du rang devaient donner leur « sueur pour le développement » du pays, les cadres militaires furent, quant à eux, associés à la gestion de la chose publique. Les officiers avaient vocation à participer à l’administration de la nation et à assumer des postes civils de responsabilité. Les FANCI garderont pendant longtemps l’image d’une armée apolitique, pluriethnique, légaliste, soucieuse de participer, par le haut et par le bas, au développement de la nation. Une telle situation n’en a pas fait pour autant une force autonome, détentrice d’une légitimité lui permettant de participer à la structure du pouvoir. Trois raisons expliquent cette marginalisation. La première est que l’armée n’était pas née d’une relation conflictuelle avec la puissance coloniale, encore moins d’une lutte de libération nationale. La deuxième est le contexte peu favorable de la guerre froide à la constitution d’armées fortes. Ce désavantage fut transformé par une intelligence politique qui fit jouer ensemble l’armée, les accords de bons voisinage et les exigences mondiales de sécurité pour assurer la défense de la Côte d’Ivoire. Enfin, la troisième raison est liée au fait que le président Houphouët-Boigny avait une conscience aiguë de ce qu’une armée divisée, devenant un acteur du jeu politique, constituait un danger pour la nation : « Je ne veux pas vous livrer aux militaires… Vous tremblez ! Je les connais. » 

Les raisons de la mutinerie de 1990

Les jeunes soldats des classes 87/1A, 87/2A, 88/1A et 88/2A, libérables en décembre 1990 et juin 1991, se sont mutinés pour contester la décision prise de créer et de reconnaître une nouvelle milice dénommée les « Loubards ». Ils venaient de faire leur rentrée en politique. 

Telle est la première raison d’un soulèvement militaire inédit. Une deuxième raison était au départ de la crise militaire de 1990 : la dignité trop souvent bafouée du soldat. En 1990, au moment où souffle le vent de la démocratie, les soldats refusent désormais d’être des « boys militaires ». La troisième raison était l’habitude de certains officiers supérieurs de détourner à leur profit des avantages revenant aux soldats. Ce sont toutes ces « frustrations » qui vont alimenter en permanence les soubresauts de l’armée jusqu’au coup d’Etat de 1999.

Il y a une autre raison plus objective qui explique l’impasse dans laquelle s’est retrouvée l’armée ivoirienne après la mutinerie de 1990. Un de ses mécanismes de régulation interne a été en effet brisé. Alors que le militaire vivait en caserne, ne pouvant se marier ni disposer d’un logement baillé avant les cinq ans qui suivent son engagement, la nouvelle politique militaire avait décidé d’attribuer des logements aux soldats. Le résultat invisible, au départ, a été la sortie progressive des militaires hors des casernes. Ils n’y sont plus retournés depuis pour vivre en « ville » comme les civils en adoptant leurs comportements en matière de vie sociale. Ils s’endettèrent auprès des « margouillats » en recherchant, par tous les moyens, mais en vain, les ressources de leur vie nouvelle. L’argent était devenu le syndrome d’une nouvelle maladie militaire dont le racket sera le symptôme. 

Toutes ces raisons ont conduit à la crise militaire de 1990, dans un contexte de contestation généralisée qui rend encore plus explosif le soulèvement militaire. Pour la première fois, des soldats du rang disent non au traitement qui leur est réservé. Ils se sont soulevés pour revendiquer leur incorporation dans l’armée avec un salaire garanti et des privilèges d’agents permanents de l’Etat. Ils demandaient de quitter l’armée à l’âge de 55 ans comme les policiers, les gendarmes et les autres fonctionnaires. 

Ce nouveau soldat ivoirien entend respecter l’ordre et la discipline sans être « frustré ». Il s’agit d’une révolution remarquable des modes d’obéissance dans l’armée. Selon une expression des soldats eux-mêmes, une nouvelle génération venait de « voir clair ». Elle n’hésitait pas à contester quand elle avait l’impression d’être en face d’une injustice. Le sergent-chef Ibrahima Coulibaly, dit IB, résume l’état d’esprit de ce nouveau soldat : « le soldat doit prendre le parti de la justice et de l’égalité ». Ils sont plus sensibles à la dégradation de leur condition de vie, au respect de leurs droits, aux inégalités sociales et politiques. Les futures générations de soldats leur emboiteront plus radicalement le pas. 

C’est cette « nouvelle armée », « instruite » mais « contestatrice », que le colonel Robert Guéi « propulsé » à la tête de l’état-major devait discipliner dans une société aux repères fragilisés par la crise pour qu’elle ne se retourne pas contre la construction de la nation. 

Cette tâche titanesque n’a pas abouti aux résultats escomptés. Les problèmes qui minent l’armée ivoirienne sont déjà présents dès cette époque bien qu’il faille faire une place à part à la crise de la conscription. De cette époque datent, en effet, les problèmes de recrutement dans l’armée ivoirienne, puisque la loi n° 61-210 du 12 juin 1961 portant recrutement des forces armées devenait caduque de fait. Ce n’est pas seulement cet aspect législatif qu’il faut retenir. Il y a aussi les pratiques qui naissent de la crise économique des années 80 qui a contraint l’Etat à une « professionnalisation » improvisée de l’armée. Les règles pour aller dans l’armée sont alors devenues floues. Plus tard, les jeunes y entreront par « la bande » ou prendront les armes. Des milliers de jeunes sont ainsi devenus des soldats, des rebelles en armes, des miliciens, des membres de groupes d’autodéfense, des manifestants armés, des vigiles armés. Ils sont devenus les acteurs principaux de la manipulation de la violence. 

Le coup d’Etat de 1999 : naissance et cristallisation des factions militaires

Le coup d’Etat a été un véritable accélérateur de la déstructuration de l’armée, divisée par des choix partisans, ayant rompu avec la discipline et le respect de la hiérarchie après les mutineries des années 1990. Les dix mois d’une transition militaire chaotique qu’il a ouverte furent rythmés par des dissensions militaires et politiques que le vote d’une nouvelle Constitution n’a pu apaiser. Finalement, il accoucha d’élections violentes dont la contestation a débouché sur une rébellion. 

A partir du coup d’Etat de 1999, on assiste à la multiplication des « milices » et autres gardes prétoriennes : Brigades rouges, Camora, Cosa Nostra, PC Crise. La Camora était chargée d’imposer l’ordre par la force. Ses membres contribuèrent à déstructurer le principe de la hiérarchie militaire par leurs manières de brutaliser les officiers. Les Kamajors basés à la maison de la télévision et à la radio avaient pour mission de sécuriser les lieux stratégiques de la ville. Ils devaient aussi tenir la poudrière d’Akouédo d’où était parti le coup d’Etat. Les Brigades Rouges avaient été créées au lendemain du coup d’Etat pour neutraliser les sources de contestation. Le groupe le plus connu du grand public était le PC-Crise qui était une sorte de tribunal militaire informel et un organe répressif. Ces factions vont jouer un rôle considérable tout le long de la transition puisqu’ils seront les bras armés dans l’affrontement des acteurs politico- militaires désormais convaincus que la transition ne pouvait se dénouer que dans la violence. 

Une partie de l’armée au pouvoir éclata ainsi en clans opposés à côté du gros de la troupe qui resta silencieuse et d’une gendarmerie qui jouera un rôle important dans la répression des troubles de 2000. La tentative de coup d’Etat du 18 septembre 2000 dit du « cheval blanc » constitue le point de non retour de l’affrontement entre clans militaires. Les hommes du sergent chef IB sont arrêtés et accusés de vouloir accéder au pouvoir par les armes. Mais ces clans militaires qui s’affrontent dans les « bruits et la fureur » ne sont pas les seuls. 

Pendant que les « nouvelles stars militaires » se battent violement, de nouveaux groupes de militaires, qui n’appartenaient pas au noyau des hommes du général Guéï, apparaissent et s’organisent selon des affinités politiques et ethniques qui remontaient bien avant le coup d’Etat. 

Il suffit de regarder la liste des nominations opérées au mois de décembre 1999 en prenant en considération l’évolution militaire pour se rendre compte qu’en trois ans, les divisions de l’armée se sont renforcées pour donner naissance à des polarisations extrêmes. Certains des officiers du tableau d’avancement resteront dans le camp des loyalistes. C’est le cas de Glély Marcel, de Dogbo Blé Bruno, de Dagrou Loula, qui sera tué dès le début de la rébellion de 2002 dans le nord du pays, du lieutenant colonel Kassaraté commandant supérieur de la gendarmerie, du colonel Guai Bi Poin Georges qui dirigera l’Ecole de gendarmerie et le CECOS. Le colonel Bakayoko Soumaïla, qui dirigeait alors le Génie militaire à Bouaké, le colonel Gueu Michel, le colonel Bamba Sinima, se retrouveront dans le camp des Forces Armées des Forces Nouvelles (FAFN). Si l’armée s’est divisée sur une période aussi courte, il en va différemment de la gendarmerie dont la cohésion s’est maintenue. 

Un diagnostic des difficultés que traverse l’armée ivoirienne doit aller en profondeur pour saisir l’essence de cette crise et non en rester à ses raisons apparentes. La sortie de la crise est conditionnée par la mémoire que les Ivoiriens doivent garder des problèmes militaires laissés sans solution et qui constituent encore aujourd’hui des obstacles. Le fait est que la reconstruction de la Côte d’Ivoire doit commencer par les militaires, les policiers, les gendarmes parce qu’ils sont des modèles ou qu’ils doivent l’être pour obliger la société à suivre grâce à la peur du gendarme et du glaive du juge. Reconstruire l’armée ivoirienne signifie en recomposer le format, les missions, l’opérationnalité. Mais une telle tâche de reconstruction sécuritaire ne peut pas être simplement technique. Elle est fondamentalement politique- quoi de plus politique que le mixage des forces ex-belligérantes- mais surtout éthique parce qu’en dessous des apparences techniques, il y a l’énorme décompression morale qui fait tituber la société tout entière. La nouvelle armée serait alors en rupture avec toutes les « mauvaises habitudes » qui ont conduit à la crise militaire. 

Publié le jeudi 15 septembre 2011   |  Débats Courrier d’Afrique  Azoumana Ouattara /http://news.abidjan.net/h/410650.html

 

 

Dernière modification lemardi, 21 février 2017 08:37
Adama Diomande

Président de l'Association pour la défense des libertés.

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